La voie lactée

La voie lactée, au sens propre du terme.
La voie lactée, ou le sacerdoce agricole.
La voie lactée, comme l’horizon de toute une vie.

Février – avril 2012. Les Pas, Baie du Mont-Saint-Michel (Manche).

Au bout de l’impasse, au milieu de rien, la ferme de Patrick Robinault. Il y vit, tant bien que mal. Il travaille, surtout. Il consacre toutes ses journées à la traite de ses vaches, à l’exploitation de ses parcelles agricoles, à l’entretien de tout ce qui s’abîme et vacille à la ferme. Il n’emploie pas d’ouvrier agricole, et pourtant le travail ne manque pas. De temps à autre, son frère ou ses voisins viennent l’aider. Preuve, s’il en est, d’une solidarité rurale tangible. Patrick éduque ses quatre enfants, seul. La petite dernière, Alizée, a dix ans. Elle profite des vacances scolaires pour passer du temps avec lui et avec les vaches. Elle se lève à l’aube, enfile sa cotte et ses bottes, et rejoint la salle de traite — il est à peine cinq heures. Elle aide beaucoup son père, elle l’aime surtout. Elle imagine déjà prendre son relais à la ferme, plus tard. Il lui dit qu’elle a encore le temps de faire d’autres choix. Mais déjà, tout comme son père, elle force l’admiration — par son courage, sa force, sa résistance. Lui rêve d’une autre vie pour elle. Être éleveur de vaches à lait aujourd’hui est une voie sans répit, une voie sans échappatoire. Et pourtant, jamais une plainte, jamais un soupir. Toujours aller de l’avant. Avec dignité.

 

 

Ce reportage a été pour moi l’occasion d’une immersion dans un monde rural « entre-deux ». Un monde rural à la fois archaïque, mais tendant à la modernité. Un monde rural paupérisé, mais toujours noble. Un monde rural meurtri, mais jamais résigné. Un monde rural qui avance, coûte que coûte, sous l’étendard de l’entraide. Et au-delà de ces problématiques, la relation entre Patrick et sa fille, Alizée, m’a touchée. Leur complicité à toute épreuve, leur entente et leurs querelles dans le travail, leur affection l’un pour l’autre. L’implication de la fillette, aussi. Sa grandeur fragile.

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En marge de la voie lactée

Avril 2012. Beauvoir — Manche.

Il doit être 10 heures et demie. Comme chaque jour, Huguette et moi partons à pied, avec les chiens. Pour boire un petit café chez Rolande, la mère de Patrick. Sur le chemin, nous commentons les potagers des voisins, discutons de tout et de rien, les préoccupations sérieuses côtoyant les sujets triviaux. Les chiens s’étouffent au bout des laisses. Il y a du vent. La baie du Mont-Saint-Michel se déploie sous nos pas. Un bout de chemin dans l’herbe humide, les chaussures pleines de boue, les chaussettes détrempées. La maison de Rolande apparaît, sur la gauche de la route. Une de ces petites maisons modestes. Une de ces maisons que l’on ne remarque jamais d’ordinaire.

Nous nous engouffrons dans la cuisine, à la faveur d’un courant d’air. Rolande est là, assise à la table. Elle prépare des échalotes, pour accompagner la truite. Elle regarde les jeux télévisés, baisse le son à notre arrivée. Elle nous embrasse, nous invite à prendre un tabouret pour nous asseoir. Elle va chercher des verres et des cuillères dans l’armoire. Un café ? Non merci, je n’aime pas le café… Ah bon, tu es sûre ? Alors je ne te sors pas de verre ? Non merci… Elle sort donc deux verres, y verse le café froid, puis les amène vers le four à micro-ondes, dont Huguette ouvre la porte. Les gestes rodés par les habitudes. Les gestes qu’elles font tous les jours. 1 minute et 30 secondes. Elles récupèrent chacune leur verre, s’assoient à la table. Elles parlent des jeux télévisés, rient des candidats, s’informent du maintien ou non des différents champions. Elles observent, discrètement, ce que fait le voisin d’en face, dans sa nouvelle maison. Hier, à deux heures du matin, la lumière était allumée chez lui, si si. Entre deux gorgées de café chaud, Rolande épluche ses échalotes.

Hier, quand nous sommes arrivées, elle était plongée dans de vieilles photographies. Des visages souriants, un peu ternis par le temps. Une fête, où chacun avait dix ans de moins. Elle était émue, en regardant ces souvenirs.

Aujourd’hui, je la photographie. Elle en rit, me dit que si elle avait su, elle se serait faite belle, mais là, elle est toute décoiffée… Peu m’importe.

En marge de la voie lactée

 

 

 

One Reply to “La voie lactée”

  1. Voici un reportage émouvant, qui me rappel mes vacances passées dans le marais-vernier quand j’étais gamin, l’expérience de la campagne est salutaire il nous apprend les bases fondamentales des choses simples , d’où viennent les produits agricoles à leur source et surtout le vrai goût , les odeurs et la beauté de la nature, ses gens qui sont beaux au naturel. Rien à voir avec le sophistiqué des grandes surfaces qui veulent nous vendre le meilleur en ayant pourtant retiré l’essentiel car trop dangereux pour la pérennité des produits à grande échelle, le lait n’a plus le goût de « vache » et le jaune des œufs est pastel. Tes photos sont magnifiques et donnent force à leurs sujets.

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