Publiphones

Mars 2011.

Sculptures anonymes, citadines ou contadines, les cabines téléphoniques se fondent dans le paysage, à l’image de caméléons de verre parfois recouverts de graffitis. Délaissées, elles se dérobent à notre regard, à l’heure où le téléphone portable est roi ; et l’on se soucie peu de leur disparition progressive.

En 1996, la France comptait 290 000 cabines téléphoniques. En 2009, seulement 153 000. Les publiphones sont donc bel et bien une espèce menacée, déjà reléguée aux archives aux yeux du plus grand nombre. Pourtant, elles seraient encore utilisées par 6 à 7 millions de personnes en France, la majorité d’entre elles possédant un téléphone portable… déchargé ou dépourvu de crédit.

Aussi, pour préserver ces créatures caduques, le service universel des télécommunications, assuré par France Télécom-Orange, prévoit que chaque commune de plus de 1 000 habitants dispose d’au moins une cabine téléphonique, et une de plus par tranche de 1 500 habitants supplémentaires.

À Paris, de nouvelles cabines sont expérimentées depuis un an : installées dans les lieux touristiques ou commerciaux, elles permettent de téléphoner, mais aussi de surfer gratuitement sur une quinzaine de sites dispensant des informations pratiques. Ainsi cohabitent au sein de l’espace public, des cabines à pièces hors d’usage, rouillées et abandonnées ; des cabines téléphoniques classiques, un peu éraillées et décorées de graffitis ; et des cabines de dernière génération, encore immaculées et fières.

Mais toutes se heurtent à l’indifférence des passants. Alors parfois, les SDF s’en servent d’abri ou d’entrepôt, conférant ainsi aux cabines téléphoniques inusités une seconde vie, certes moins clinquante, mais peut-être plus utile : couvertures de survie, duvets, vêtements, nourriture s’y entassent jusqu’au trois quarts, non sans rappeler les poubelles ou les portraits-robots d’Arman.

Dans l’ensemble, les cabines téléphoniques sont donc peu utilisées, peu regardées, peu considérées, et ont l’air de souffrir de cet abandon. Elles semblent alors se consoler en invitant les mannequins des vitrines voisines à se refléter sur leurs parois vitrées, comme pour combler le vide tangible qui les habite. Alors ces publiphones vont-ils disparaître, dévorés par le développement des téléphones portables et des smartphones ? Peut-être.

Aussi, il paraît important de faire un inventaire photographique de cette espèce menacée, dans la tradition initiée par Eugène Atget avec un Paris voué à disparaître, puis réinventé par Bernd et Hilla Becher avec les sculptures anonymes d’un patrimoine industriel à l’aube de sa démolition. Et cet inventaire s’accompagne d’un autre défi, dans la mesure où les cabines téléphoniques souffrent avant tout de ne pas être vues par les passants.

Si Jean Cocteau écrivait de la poésie que son rôle était de « montre[r] nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement », telle doit être l’ambition photographique concernant les publiphones, ceux-ci apparaissant à certains égards comme des « lieux communs, chefs-d’œuvre éternels, […] recouverts d’une épaisse patine qui les rend invisibles et cache leur beauté. »

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